A propos de L’Enfer du bagne

jeudi 2 juillet 2009

Article du Monde des livres, 23 avril 09, L’Enfer du bagne.

Paul Roussenq, l’incorrigible.

Dans un univers aussi féroce que celui des bagnes, poser un geste humain relève de la sainteté. Pour avoir passé vingt et un ans dans les geôles de Cayenne, Paul Roussenq (1885-1949) en savait quelque chose. Lorsqu’il saluait la bienveillance de tel ou tel médecin militaire à l’égard des prisonniers, cet anarchiste usait spontanément d’un lexique religieux : « Leur mérite était d’autant plus grand qu’ils n’en attendaient aucune récompense, se sacrifiant obscurément dans le cours de leur apostolat », notait-il dans L’Enfer du bagne.

Publié une première fois en 1957, ce bref témoignage décrit chaque aspect du système pénitentiaire propre à « Biribi ». Il est rédigé d’une plume sensible, qui conjugue la précision du document et l’intensité de la révolte. Roussenq y évoque non seulement l’horreur carcérale, le sadisme des gardes-chiourmes et le triomphe des mouchards, mais aussi les rares espaces de complicité entre forçats : par exemple, le jeu des devinettes, au fond du cachot, à travers les bouches d’aération. Ou encore, par-delà la violence en général et les viols en particulier, le discret déploiement des amours masculines : « Ces unions spéciales sont génératrices d’amitiés souvent profondes », écrit Roussenq.

Bagnard incorrigible, réfractaire jusqu’à la folie, celui-ci multiplia les outrages contre les magistrats et les surveillants. Au point que certains de ses anciens codétenus le soupçonnèrent de « se plaire en cellule ». Lui-même justifiait son attitude par un refus viscéral de l’injustice : « On ne me demandait que d’être neutre, de ne plus me faire l’avocat des autres. (...) À ces offres de capitulation, je répondais par la lutte à outrance. »

Et au journaliste Albert Londres, qui popularisa son cas en 1923 et qui était venu le visiter dans son cachot de l’île Saint-Joseph, Paul Roussenq confia simplement : « Je ne puis croire que j’ai été un petit enfant. Il doit se passer des choses extraordinaires qui vous échappent. Un bagnard ne peut avoir été un petit enfant. » Jean Birnbaum


Article paru dans l’Humanité

L’Incorrigible au bagne

Une fois de plus, Libertalia explore l’univers du bagne et, plus généralement, la question de l’enfermement et de la privation de liberté en rééditant le texte de Paul Roussenq, dit « l’Inco ». Pour « incorrigible ». Car, si Jacob Law a passé « dix-huit ans au bagne », Roussenq, lui, passera dix-huit ans au trou ! Mais son texte, contrairement à celui de Law, cache ce refus obstiné de la discipline derrière une description clinique qui n’est pas sans rappeler le détachement d’Eugène Dieudonné dans la Vie des forçats. Au point qu’on en ressortirait presque frustré si, en préface, Jean-Marc Delpech, spécialiste du bagne, ne remettait en perspective un personnage hors du commun, dont le livre fut édité en 1957 par un catholique prenant quelques libertés avec les convictions et les conclusions de Roussenq. Là, fort heureusement, il n’y a que les illustrations qui détonnent. Il suffit de sauter quelques pages.

S. H.


Le Monde libertaire, 9 avril 2009.

Il y a une dizaine d’années, les éditions du Monde libertaire avaient contribué à exhumer de l’oubli le souvenir d’un révolté qui connut le pire qu’une vie puisse offrir [1]. Paul Roussenq, le "bagnard de Saint Gilles", baptisé aussi "L’Inco" ("L’incorrigible"), obtenait ainsi une reconnaissance renouvelée des anarchistes, des historiens des bagnes et de ceux qui ont fait de leur combat une dénonciation de l’horreur carcérale, passée et présente.

Les éditions Libertalia viennent d’apporter une nouvelle pierre à cet effort en faveur de l’être exceptionnel que fut ce méridional, recordman des jours de cachot au bagne de Cayenne. Libertalia vient en effet de rééditer "L’Enfer du bagne", écrit par le bagnard, en 1942, alors qu’il était encore en captivité. Cet ouvrage, publié en 1957 et devenu introuvable, est un ouvrage passionnant sur l’homme qui l’a écrit et sur les bagnes de Guyane.

Cet ouvrage débute d’abord par une longue préface de Jean-Marc Delpech, déjà auteur de Alexandre Jacob, honnête cambrioleur (ACL). Ce travail est une mise en perspective de la vie de Paul Roussenq. Comprendre d’où il vient, pourquoi et comment il réagit face à l’injustice sociale et militaire, apprendre ce que sera sa vie à son retour de l’enfer du bagne… sont autant d’éléments incontournables pour bien saisir la trajectoire de Roussenq. Cette longue préface, très réussie, est une approche du personnage qui nous le rend presque familier : une nette impression de mieux le connaître se dégage lorsque l’on aborde les pages que l’ex-bagnard écrivit sous le régime de Vichy.

Il faut relever aussi l’agréable idée d’avoir reproduit en fin d’ouvrage le chapitre que le reporter Albert Londres avait consacré à Roussenq dans son livre Au bagne (1923), et une chronologie complétée, qui fait de ce livre le plus complet existant à ce jour et consacré au bagnard de Saint Gilles.

Que ceux qui pensent trouver là, sous la plume de Roussenq, une énième description des bagnes, spectaculaire et anecdotique à la fois, se ravisent ; et les amateurs d’histoire qui, blasés, croient avoir affaire à un nouvel ouvrage érudit en seront aussi pour leurs frais. Le travail de Roussenq n’a rien de cela, et pourtant, il est essentiel à la compréhension du quotidien d’un forçat de Cayenne et s’adresse tant aux amateurs qu’aux profanes. Cette qualité est importante.

Cet écrit de Paul Roussenq se caractérise en effet par une exhaustivité pour chaque volet abordé, en même temps qu’une simplicité du langage, sans fioritures. Sa concision, alliée à un esprit synthétique, fait que le livre nous ouvre facilement un univers inconnu ; le fait que Roussenq ait vécu (pendant 23 ans !) dans ce tragique univers donne un ton particulier à ces lignes. Personne n’aurait l’idée de remettre en cause les informations qui nous sont livrées là, l’ex-bagnard émaillant son travail de description de détails que seul un ancien pensionnaire des bagnes peut connaître. Et c’est ce qui fait aussi la force de l’ouvrage et son intérêt.

Passant en revue chaque aspect du bagne, "l’Inco" nous donne à comprendre, sentir, subir, souffrir… ce que lui et des dizaines de milliers d’autres ont connus au nom de la République française et de ses universelles valeurs d’égalité, de fraternité, de… liberté. Ce livre, heureusement enrichi des dessins de Laurent Maffre, est un véritable hommage. Sur un ton apaisé, sans description sordide ou spectaculaire, mais sans manquer de montrer du doigt les travers de la nuit carcérale du bagne, il nous fait pénétrer un univers sombre. Il est un souvenir de cette épopée, là où l’État refuse toujours de conserver des vestiges du bagne. Nul besoin d’être déjà rempli d’empathie pour se révolter contre le sort que l’on fit subir à Roussenq et ses congénères ; la lecture de ces lignes au ton clair et direct suffit. Comme elle suffit à établir un lien ténu, indiscutable, entre la politique meurtrière de l’État français dans les bagnes et celle d’aujourd’hui, régulièrement épinglée par la Cour européenne des droits de l’homme.

Daniel Vidal

L'ENFER DU BAGNE

  • 2009
  • - 126 pages
  • - 14 x 20,5 cm
  • - ISBN: 9782918059028
  • - 10.00€
suite


Notes

[1] Paul Roussenq, le bagnard de Saint-Gilles, éditions du Monde libertaire, Collection Graine d’ananar, 1998. Aujourd’hui épuisé.


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